2012 06-Avoir 16 ans en 1956

Éditorial
Avoir 16 ans en 1956.
Daniel Pezat

En 1956, j’avais 16 ans. Avec ma famille, nous étions en Algérie. C’était la guerre depuis deux ans. Avec mes amis, nous vivions sur une autre planète; celle de l’adolescence, avec ses rêves, ses folies, ses débordements, ses drames et ses grands élans de tendresse. Nous étions des durs au cœur tendre.

Pour nous, l’été commençait souvent au début du mois d’avril pour se terminer en octobre. Notre maison, que nous appelions une villa, était sur la plage, au fond de la baie d’Alger. Si près de l’eau que l’hiver, les vagues venaient se briser sur les fondations. Les nuits de tempête, je me pensais sur un grand voilier en pleine mer.

La baie d’Alger, c’était la Méditerranée dans toute sa splendeur. Du soleil à perte de jour, des nuits chaudes sous un ciel étoilé, sans nuage et sans vent. Nous faisions alors des feux sur la plage où filles et garçons se serraient les uns contre les autres, chantaient, parlaient d’avenir ou refaisaient le monde. Nous étions jeunes, le monde nous appartenait; jusqu’à minuit, où le couvre-feu nous obligeait à rentrer chez nous. Souvent, c’est une patrouille militaire qui nous faisait décamper; nous sautions alors les murs qui bordaient les maisons pour se tordre de rire en attendant que le bruit des jeeps disparaisse. L’alerte passée, nous revenions à nos chansons. C’était pure folie.

Nos étés se passaient sur la plage de sable noir. C’était notre lieu de rassemblement. Une bande d’adolescents bronzés, gavés de soleil, moitié poissons, moitié vents, fous de chasse sous-marine et de voile. À  cette époque, le commandant Cousteau était notre idole et nous voulions tous faire le tour du monde en voilier. Nos équipements étaient rudimentaires : pour la plongée, un masque, un tuba, des palmes, une ceinture de plomb et l’inévitable fusil harpon. Nos voiliers étaient des dériveurs avec lesquels nous sortions par n’importe quel temps, au grand dam de vieux qui criaient à l’imprudence. Nous avons démâté et chaviré plus d’une fois. Il fallait se remettre à flot et réparer. Pas toujours facile, nos finances étaient minuscules.

La journée, il y avait des marchands de fruits qui passaient sur la plage. À dos de mulet, quatre grandes corbeilles  accrochées aux flancs de la monture, une balance romaine en travers de la selle, ils nous proposaient leur marchandise. C’était alors des marchandages sans fin, au grand plaisir de tous. Le marchandage était un art de commercer. Finalement, tout le monde y trouvait son compte.

L’année de mes 16 ans, c’est celle de mes premières cigarettes. Nous nous cotisions pour en acheter un paquet, des turcs multicolores ou, les jours de richesse, des américaines. Nous n’avions pas le droit d’en acheter, encore moins de fumer; aussi nous disions que c’était pour notre père. Le marchand faisait semblant de le croire. Nous allions nous cacher dans un bosquet de roseaux en bordure des marais. Nous fumions cigarette sur cigarette jusqu’à la fin du paquet. Pour enlever l’odeur du tabac de notre bouche, nous mâchions une plante que nous appelions de la vinaigrette ou des feuilles de pissenlit. Mon dieu que c’était amer!

Il  y avait la guerre que nous appelions « les événements ». Nous savions tous qu’il nous faudrait un beau matin endosser un uniforme, prendre les armes et aller au combat. Pour nous, c’était dans l’ordre des choses. Nous discutions du choix d’un régiment. Nous n’avions pas peur de mourir. Être blessés ou prisonniers était notre seule inquiétude. Nous étions alors certains de notre bon droit. La radio et les journaux nous le répétaient sans fin. La propagande et la désinformation faisaient la nouvelle. Nous étions inconscients. Nous étions vivants, invincibles, prêts à tout risquer. Pas certain que ma mère appréciait.

Il y avait les jours de sirocco. Un vent venu du sud, du Sahara, au-delà de l’Atlas. Ces jours-là, la chaleur était écrasante. Rien ne bougeait. La moindre parcelle d’ombre était une bénédiction. Les plantes se fanaient à vue d’œil, au désespoir des maraîchers. Pire encore, l’été nous apportait les sauterelles. Une véritable calamité, elles mangeaient tout ce qui ressemblait à un végétal. Heureusement, c’était rare. Plus au sud, elles étaient une plaie pour les fermiers.

C’était une époque trouble, où tout nous semblait clair. Quand un ami manquait à l’appel, nous n’en parlions presque pas, ou alors, c’était de vengeance. L’été de mes 16 ans était fait de soleil et de sang! R

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