2017-12-L’exagération

Éditorial     L’exagération     André Mathieu

Par définition, exagérer, c’est dépasser la mesure, la vérité dans ses paroles ou ses actes. Donner trop d’importance, accentuer à l’excès les évènements ordinaires, c’est mentir ou à tout le moins forcer la vérité. Pourquoi utiliser ce moyen de faire? Rendre une nouvelle plus frappante ou intéressante? Montrer sa supériorité pour sortir de la moyenne? L’exagération nous rejoint tous, en l’utilisant nous-mêmes ou en étant sa victime.

L’information ne passe pas à côté du procédé de l’exagération : il faut attirer l’attention du lecteur bien sûr. Mais doit-on en mettre plus qu’il n’en faut et se voir traité de menteur ou de voyeur? La nouvelle ne peut nous montrer tout, certaines scènes sont parfois intolérables à voir. Le journaliste se fera critiquer pour avoir montré des scènes trop osées et peu nécessaires à l’information. Les fausses nouvelles font partie de ce mensonge c’est bien évident.

Mais passons de l’information à la fiction : la série Unité 9 a-t-elle dépassé les limites de ce qui peut être toléré? On peut supposer que les limites ont été dépassées par le nombre de commentaires entendus à la radio et à la télé le lendemain de l’épisode. Était-ce nécessaire ou exagéré? L’auteur de la série peut-elle se questionner avant de montrer des scènes choquantes ou les faire, les assumer et attendre la critique?

Les politiciens exagèrent : difficile de trouver meilleur exemple. La prestation de la ministre fédérale du patrimoine, Mélanie Joly, en est un exemple frappant. Il est exagéré le traitement accordé aux multinationales, par exemple, leur permettant de se soustraire à percevoir les taxes sur les abonnements Netflix. Face aux géants Google et Facebook, la ministre dit qu’elle travaille bien fort, mais pour les avantager, et au détriment des journaux québécois qui agonisent, mettant à pied la moitié de leurs employés, depuis 2009. La fermeture cette semaine de 35 journaux et 300 employés licenciés ne l’émeut guère. Grâce à elle, la ministre Joly, nous aurons notre information par les réseaux sociaux, les journaux disparaissant chacun leur tour. J’exagère? À partir de janvier 2018, La Presse en papier sera chose du passé. L’aide de 75 millions du fédéral s’en va aux périodiques et les quotidiens n’auront qu’à disparaître.

Exagéré la réaction du chef du Parti Québécois, au moment où les gens d’Adidas adressent quelques mots en français pour plaire aux quelques francophones de Montréal? M. Lisée exagère en montant aux barricades pour le français, oubliant du même coup son passé de ministre de la Métropole, ouvert aux anglophones. Il est opportuniste et exagéré de se faire du capital politique avec ça. Les gens d’Adidas ont juste eu l’air idiots. C’est pas exagéré de le dire.

Peut-on parler d’exagération si on pense aux multiples dénonciations de viols, d’abus et harcèlements sexuels qui ont fait la nouvelle ces derniers mois? Exagération au superlatif de ne pas avoir dénoncé ces comportements inacceptables. Préférant se taire plutôt que de médiatiser ces agressions, pour de multiples raisons et ces raisons de se taire étaient bonnes, la justice faisant les poursuites difficiles (notoriété des abuseurs, moyens financiers sans limite pour acheter le silence s’il y a danger, position d’autorité de l’abuseur, etc.). Les victimes ont exagéré dans leur silence et leur patience. Les abuseurs avertis ont, dans certains cas, été poursuivis ont plaidé coupables et recommencé, se pensant au dessus de tout; ils sont des personnes si importantes après tout. Ils sont des  employeurs, ils paient et sont rarement poursuivis. Ils exagèrent l’importance des personnages minables qu’ils sont.

Maintenant,  voici une vraie exagération : le cas Gilbert Sicotte. Il n’a abusé de personne, il a donné des cours de théâtre. La vague #Moi Aussi l’a emporté. Ses étudiants n’ont pas été ses victimes. Ses méthodes d’enseignement sont sévères, c’est possible. Les accusateurs anonymes ont eu le dessus sur la lettre d’appui unanime de ses 32 étudiants actuels. M. Sicotte est suspendu. Pas d’enquête, jugement rendu, point. À quand les excuses de la Société Radio-Canada (SRC) et du Conservatoire d’art dramatique? La SRC a exagéré les faits reprochés à M. Sicotte, en mentionnant abus de pouvoir, harcèlement psychologique et parlant de victimes. Des dénonciateurs anonymes sur lesquels le journaliste de Radio-Canada s’est fié avant de détruire une réputation? Les faits sont exagérés, les conséquences sont illimitées. Exagération, pour faire un reportage intéressant pendant la vague de dénonciations pour abus sexuels ou détourner l’attention du public? On accuse de vraies fautes ou on s’excuse, pour employer les termes propres à l’autre accusation farfelue (non fondée jusqu’ici) d’un député de l’Assemblée Nationale. Le journaliste de la SRC  peut-il s’identifier et s’excuser d’avoir agi avec exagération? R