2013 04-Récit de voyage

Récit de voyage
Au pays des souvenirs
Daniel Pezat

Mars en France dans le Sud-Ouest, au milieu des vignobles d’Aquitaine. Le plus souvent sous un ciel nuageux, l’océan n’est jamais bien loin. Ce voyage, presque une quête. Quelques pas sur les chemins de mon enfance.

Quelle sensation étrange que de se retrouver dans des lieux que je reconnais, mais où je ne connais plus personne. Les gens que je rencontre sont comme des figurants dans un décor d’un autre temps. Les chemins, les sentiers sont bien là, mais sans les joyeux garnements que nous étions. À la fin des années 40, nous allions dans les ruisseaux et la rivière à la recherche de pièces d’équipement militaire; souvent nous trouvions des munitions que nous ramenions tout fiers à la gendarmerie. D’autres enfants jouent aujourd’hui sur les rives de notre rivière. Les temps changent, les souvenirs se perdent, mais la vie continue.

J’ai revu le village qui m’a vu naître. Les maisons comme des forts, serrées les unes contre les autres, accrochées au bord d’un plateau. Toujours en hauteur, pour voir venir. Reste d’un passé ou les pillards, Sarrazins, Vikings ou Anglais, venaient razzier le pays en remontant la Garonne et la Dordogne. Toujours proches, les antiques châteaux forts avec leurs remparts et leurs donjons. Murailles de pierres impressionnantes et cachettes toutes prêtes à abriter nos batailles de gamins en mal d’héroïsme. Il y avait la bande de la Tour du Guetteur, celle du Château du Roy, l’autre de la Porte Brunet. À cette époque, nous étions tous chevaliers, prêts à voler au secours de la veuve et de l’orphelin. Belle époque d’une belle insouciance.

La Méditerranée, sous un ciel gris, où le vent et les vagues viennent battre les jetées de Collioure. Le goût du sel sur mes lèvres, le bruit des vagues qui se retirent en faisant rouler les galets. L’air salin qui donne à toute chose un parfum d’aventure et d’ailleurs. Au détour d’un chemin, près du vieux fort, des ânes paissent. Il me semble qu’ils sont là depuis la nuit des temps. Que de belles ballades nous avons faites en leur compagnie, quand, à l’insu de leur propriétaire, nous les empruntions. Le village est devenu une ville, le tourisme l’a envahie, avec son cortège de marchands et d’hôtels. Il faut bien vivre. Pour mon bonheur, les ruelles du port sont toujours là avec leurs couleurs vives et l’ocre des murs me fait souvenir de soleils d’autrefois.

Quelques jours en pays cathare. Leur histoire, déjà enfants, a éveillé en moi un esprit rebelle. Aux XIIe et XIIIe siècles, l’Église catholique et les rois de France se sont particulièrement illustrés par des persécutions et des massacres. Aujourd’hui, nous parlerions de nettoyage ethnique ou de génocide. Pour se protéger, les Cathares qui prônaient une église plus pauvre et plus libre se sont réfugiés dans des lieux inaccessibles et fortifiés comme Bézier, Carcassonne, Minerve et Monségur. Les armées de croisés chrétiens les ont assiégés, affamés et finalement massacrés jusqu’au dernier. Tristes pages de l’histoire religieuse française. Minerve, village fortifié, où les maisons sont plantées sur l’à-pic des falaises. Dans ses rues pavées, en pente, l’histoire est partout présente : les restes du donjon (la Candéla), l’église romane au bord du précipice; tout nous raconte le courage, la détermination et la foi cathare. Autrefois isolé sur ses falaises, le village a été relié à la rive opposée des gorges de la Cesse par un pont construit au XIXe siècle.

Rencontre avec ma famille. Dans ma mémoire, nous étions jeunes et parlions d’avenir. Nous nous retrouvons grands-parents et arrière-grands-parents. Nous ne parlons plus que de nos souvenirs. L’image que je reçois d’eux en est une de la vieillesse. L’arthrite et nos courbatures sont un sujet de discussions inépuisables. Bien sûr, les souvenirs sont à l’ordre du jour. « Tu te souviens, quand on avait monté la chèvre du père Gaury dans le clocher? » Éclats de rire et moment de silence. Nous nous souvenons. Dans les albums de photos, nous faisons le compte des absents. Puis il y a les enfants et les petits-enfants que nous connaissons peu ou pas. Comme nous, ils se sont éparpillés aux quatre coins du monde. À leur tour, ils y vivent leur vie.

Demain, l’aéroport, une escale à Paris, je rentre chez nous! En cette fin de voyage, je relis mes notes, regarde mes photos. Comme un goût doux-amer dans le cœur. Il y a des risques à revenir d’exil! R

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *