2017 09-Le temps de l’Expo

Le temps de l’Expo,  Daniel Pezat

« En 67 tout était beau, c’était le temps de l’amour, c’était le temps de l’Expo ». La chanson de Michel Rivard, entendue dernièrement, m’a ramené cinquante ans plus tôt.

Au mois de mai 1967, je quittais la France en quête de quelque chose, d’un ailleurs. Après être revenu d’Algérie, mon adaptation à la vie française avait été pour le moins laborieuse. Je ne me sentais pas chez moi. On me le faisait d’ailleurs remarquer, pas toujours avec subtilité. J’habitais à Paris; la ville, la pluie, l’arrogance des gens, le climat politique et social d’alors, tout m’agressait et me disait de partir. Au bout de cinq années, j’en avais assez.

Le monde s’offrait alors à moi. Pourquoi pas le Canada? À cette époque, il ouvrait toutes grandes ses portes aux jeunes immigrants. En l’espace de trois mois, j’avais un visa, un passeport, un billet de bateau et ma valise était bouclée; j’embarquais au Havre à bord d’un paquebot anglais. Il m’a fallu rapidement apprendre quatre mots de la langue de Shakespeare. Six jours de traversée, six jours pour faire le point sur ma vie. Au large de Terre-Neuve, parmi les icebergs, bien des idées sont passées par-dessus bord. Nouveau pays, nouvelle vie!

Parti pour aller au Canada… j’arrivai au Québec! Mai 1967, Montréal était pour moi une autre planète. Tout y était accueillant : les gens, l’ambiance, même les agents de l’immigration me souhaitaient la bienvenue. Partout des drapeaux claquaient au vent printanier, la ville était en liesse.

Je n’avais qu’une très vague idée de l’Exposition universelle de Montréal, mais bien vite, l’événement me rattrapa. Un passeport pour Terre des hommes plus tard, me voilà converti. Après m’être logé et trouvé un job, tous mes temps libres se passaient sur les îles de l’Expo.

Pour le jeune homme de 27 ans que j’étais, c’était, après la grisaille et la morosité de Paris, le paradis. Montréal était jeunesse, beauté, musique et émerveillement pour l’esprit et le cœur.

Les pays du monde s’étaient donné rendez-vous à Montréal et nous offraient ce qu’ils avaient de mieux. Malgré les files d’attente, la visite des pavillons me comblait. La Ronde, « le plus gros jouet au monde », me faisait découvrir le coté festif du Québec. Tous mes sens étaient sollicités. Une soif de vivre et de rencontres me poussait vers le fleuve et sa fête. Les jours et les nuits se succédaient dans la chaleur de l’été. Je dormais peu, sûrement pas assez. Il y avait des matins plus difficiles que d’autres.

Un beau jour, il y a eu une grève du transport en commun. Me voilà alors perdu. L’unique solution qu’il me restait : faire du pouce. D’abord sceptique, je me rendis vite compte que ce n’était vraiment pas un problème. Sur ma manche de coupe-vent, il y avait un écusson de France, autrement dit, un billet gratuit pour du transport dans Montréal. Bien des automobilistes me raccompagnaient jusqu’à ma porte. Je n’étais pas habitué à une telle générosité.

Le temps d’Expo 67 était avant tout le temps des rencontres. Tout le monde abordait et parlait à tout le monde. L’idée de m’installer à Montréal faisait son chemin. Ce sont les Québécoises qui m’ont vraiment donné le goût de rester. Dieu qu’elles étaient jolies!

L’automne approchait et la fête tirait à sa fin. Les érables commençaient à rougir. Les premières gelées me rappelaient à une nouvelle réalité : découvrir et vivre un hiver! Je l’avoue, je l’attendais, plein d’impatience… et un brin d’insouciance. Un beau soir, en sortant d’un cinéma, il y avait vingt centimètres de neige dans les rues et j’étais en espadrilles; le lendemain, je faisais le tour des magasins.

L’Expo a été pour moi comme une deuxième naissance, presque une résurrection. Une autre vie commençait. J’avais un féroce goût de vivre, d’être heureux, de rire, de danser et de chanter. Cinquante ans ont passé, il m’est venu une famille québécoise et des amis. Mes racines sont solides et profondes, mes enfants et petits- enfants sont là pour en témoigner.